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Le théâtre de Michel Vinaver par Marianne Noujaim chez l’Harmattan par Irène Sadowska Guillon

Posté par angelique lagarde le 1 octobre 2012

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Le théâtre de Michel Vinaver
Du dialogisme à la polyphonie par Marianne Noujaim
Éditions de L’harmattan série Univers théâtral

Stratégies dramaturgiques dans le théâtre de Michel Vinaver

Dix sept pièces, allant des Coréens (1955) au 11 septembre 2001 (2001) et Les Troyennes (2003) d’après Euripide, constituent l’œuvre dramatique de Michel Vinaver, le plus grand auteur vivant de notre théâtre. Dans ses ouvrages théoriques Écrits sur le théâtre, Michel Vinaver livre ses réflexions critiques sur l’écriture et la pratique scénique contemporaine ouvrant quelques pistes de lecture et d’analyse de sa propre œuvre théâtrale.

Depuis plusieurs années l’oeuvre de Michel Vinaver ne cesse d’être scrutée, explorée, interrogée par des praticiens de théâtre et des chercheurs universitaires. Voici qu’à ces exégèses s’ajoute aujourd’hui une étude magistrale de Marianne Noujaim, Le théâtre de Michel Vinaver, version remaniée de sa thèse de doctorat, abordant la poétique dramatique de Michel Vinaver par le prisme des manifestations microstructurelles du dialogisme et de la polyphonie. L’auteur de cette étude opère au cœur de l’écriture vinaverienne : l’articulation ou la désarticulation entre l’espace privé des personnages et le champ social et politique, le cadre de l’entreprise et de la société de consommation.

« Mon écriture ressort du domaine de l’assemblage, du collage, du montage, du tissage », explique Michel Vinaver. Le langage vinaverien et au raz de la réalité, celle de la banalité quotidienne dont l’écrivain prélève des faits, des événements bouleversants des existences ordinaires, des formes linguistiques traversées par les stéréotypes, les clichés, les sentences, les lieux communs, les préjugés, les truismes qui nourrissent les dialogues des personnages. Le recours aux techniques du montage, de la choralité, de l’intertextualité, confère à l’écriture vinaverienne un caractère polyphonique, la rapprochant de la poétique du roman polyphonique dégagée par Mikhaïl Bakhtine dans les œuvres de Dostoïevski et de Rabelais.

Marianne Noujaim fonde son analyse de l’écriture dramatique de Vinaver sur les notions du dialogisme et de la polyphonie instaurées par Bakhtine. Le dialogisme désignant « l’incontournable phénomène de dialogue intérieur ou la dialogisation intérieure vouée au conflit et à l’éclatement entre la voix propre du sujet et les voix extérieures ». La polyphonie « pose la question des rapports entre le sujet et les autres, entre le sujet et le monde. » Elle désigne « l’acte d’arrangement, de hiérarchisation et de composition contrapuntique des discours dialogiques dans une œuvre littéraire ».

L’hétérogénéité énonciative, « la parole d’autrui insérée dans la voix du personnage » est en effet propre à l’écriture vinaverienne dans laquelle l’espace de l’action du langage est étroitement lié à la scène socio-politique où s’affrontent des idéologies contradictoires. Marianne Noujaim privilégie dans son étude les pièces « symphoniques », monumentales, de Michel Vinaver avec de très nombreux personnages comme Les Coréens, Les huissiers, Par-dessus bord, L’objecteur, L’ordinaire, 11 septembre et Les Troyennes, qui explorent deux champs, celui du social et du politique dans ses articulations avec l’espace privé du personnage.

L’ouvrage est conçu en deux parties précédées d’un chapitre préliminaire Entre linguistique et esthétique théâtrale où sont abordées les questions de terminologie et d’approche théorique et critique du théâtre vinaverien et de la polyphonie, les définitions, le champ d’application, le rapport du théâtre et du politique, des formes du dialogisme, de la polyphonie et de l’hétérogénéité énonciative.

Dans la première partie Champ politique, champs dialogiques et polyphoniques : le rapport entre scène privé et espace public chez Vinaver, Marianne Noujaim analyse, à partir des Huissiers, les déclinaisons du dialogisme argumentatif, du champ doxal et de l’arrière-plan dramatique, le discours autoritaire et la voix du personnage, le dialogisme et l’ordre politique dans L’ordinaire, l’ordre hiérarchique et l’avènement de la démocratie dans L’objecteur. L’objection polyphonique aux rhétoriques judiciaires et politiques, le passage du personnage tragique à l’écriture réfractaire sont abordées à travers Le portrait d’une femme, tandis que Le 11 septembre 2001 et Les Troyennes donnent lieu à l’interrogation de la polyphonie en temps de crise, de la poétique du montage et de l’ironie, de la fonction du théâtre allant de la tragédie au témoignage.

La deuxième partie Théâtre vinaverien du travail, travail vinaverien du théâtre : dialogisme et polyphonie dans le monde des « systèmes » et de la consommation traite des manifestations du dialogisme dans le cadre du travail, de l’entreprise et dans le discours des médias. Ainsi les ruses du dialogisme au travail permettant d’accéder au pouvoir : persuasion, manipulation et séduction langagières dans Iphigénie hôtel, les rouages de la manipulation et de la séduction dans Par-dessus bord ou, à travers le personnage de Passemar, projection de l’auteur, sont abordés les thèmes de l’écriture et de la ruse comme moyen de survie, du monde de l’entreprise comme champ de l’écriture et de la ruse. Par-dessus bord donne lieu également au questionnement du théâtre dans la société de consommation, de la polyphonie face au discours publicitaire et médiatique, du marketing et de la circulation dialogique de la schématisation, des représentations des stratégies publicitaires, de la rhétorique médiatique et publicitaire, enfin à l’analyse des formes de l’esthétique polyphonique dans un théâtre du quotidien : montage ou frottement des matériaux et des temporalités, intertextualité, traduction et architextualité, comme mémoire des formes tragiques, choralité et formes comiques.

L’épilogue Lire la polyphonie vinaverienne à l’aune de la sophistique et la conclusion terminent l’ouvrage complété par des notes suivant les chapitres et une bibliographie. Cet ouvrage fondamental apporte un éclairage nouveau sur le théâtre vinaverien et ses enjeux. La logique interne de sa structure et la clarté de l’exposition de tous les aspects de la problématique traitée facilitent l’accès à la recherche de Marianne Noujaim qui s’adresse cependant à des lecteurs avertis, initiés à l’analyse linguistique et esthétique des œuvres littéraires.

Irène Sadowska Guillon

Le théâtre de Michel Vinaver
Du dialogisme à la polyphonie
Par Marianne Noujaim
Éditions l’Harmattan, 2012
416 pages, 40 euros.

 

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