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Ruy Blas de Victor Hugo – mise en scène Christian Schiaretti avec Robin Renucci au Théâtre les Gémeaux par Irène Sadowska Guillon

Posté par angelique lagarde le 20 janvier 2012

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Ruy Blas © Christian Ganet

Ruy Blas de Victor Hugo
Mise en scène de Christian Schiaretti
Scénographie de Rudi Sabounghi
Avec Nicolas Gonzales, Robin Renucci, Jérôme Kircher, Juliette Rizoud, Roland Monod, Yasmina Remil, Clara Simpson, Isabelle Sadoyan, Damien Gouy, Clément Morinière, Julien Tiphaine, Yves Bressiant, Philippe Dusigne, Gilles Fisseau, Claude Kœner, Oliver Borle, Vincent Vespérant, Antoine Besson, Romain Ozanon, Luc Vernay et  Brachim Achhal.
Au Théâtre les Gémeaux à Sceaux
Jusqu’au 29 janvier 2012, puis en tournée

Le héros du peuple entravé

Victor Hugo revendiquait, il y a bientôt deux siècles, un théâtre national populaire « un théâtre vaste et simple, un et varié, national par l’histoire, populaire par la vérité, humain, naturel, universel par la passion ». Ruy Blas est emblématique de ce théâtre où « le peuple a l’avenir et n’a pas le présent ». Le rêve de théâtre populaire de Victor Hugo est porté par Firmin Gémier qui inaugure le 11 novembre 1920 le premier Théâtre National Populaire au Trocadéro, auquel Jean Vilar, quelques décennies plus tard, donnera corps et identité y créant entre autre Ruy Blas. Revendiquant cet héritage Christian Schiaretti a inauguré le 11 novembre 2011 la nouvelle grande salle du TNP à Villeurbanne en montant Ruy Blas. Avec panache et foi, et avec sous ses ordres la troupe du TNP rompue aux exercices périlleux, il prend à bras le corps ce monstre du théâtre romantique en vers, mélange de tragédie, de grotesque, de mélodrame. Il assume sans complexe le pathos grandiloquent et la démesure de ce drame où les passions viles et sublimes s’affrontent dans le bruit et la fureur de l’histoire et de la politique.


Christian Schiaretti ne cherche pas à actualiser le matériau historique de la pièce ni à y relever des similitudes ou des résonances avec notre époque. Pourtant si dans ce tableau du déclin de la monarchie décadente de l’Espagne de la fin du XVIIème siècle transparaît la France des années 1830 avec ses révolutions confisquées par la monarchie bourgeoise, plongée dans la crise du pouvoir politique, la corruption, livrée aux appétits financiers sans limites, avec le peuple « hésitant entre l’indignation et le populisme autoritaire », on y reconnaît aussi notre époque du libéralisme triomphant, sans âme. Ruy Blas, héros du peuple, archétype romantique de l’utopie révolutionnaire mais sans réalité politique, pourrait aujourd’hui rejoindre les rangs des « indignés ».

Nous sommes en Espagne de la fin du XVIIème siècle, ancienne puissance politique en dislocation, livrée à la corruption, à la prédation des Grands. Don Salluste, Grand d’Espagne, ministre puissant et orgueilleux, tombe en disgrâce pour avoir fait un enfant illégitime à une suivante de la Reine et doit quitter la Cour. Pour se venger, il ourdit un complot contre la Reine. Il demande à son neveu Don César de Bazan, aristocrate tombé dans la déchéance, devenu voleur, de l’aider mais celui-ci refuse de tremper dans un complot diffamant la Reine.
Se débarrassant de Don César, le faisant enlever, Don Salluste oblige son valet Ruy Blas, amoureux secrètement de la Reine, à jouer sous un déguisement le rôle de Don César de Bazan et à devenir l’amant de la reine. Celle-ci, délaissée par son époux qui passe tout son temps à la chasse, cloîtrée dans le palais, succombe au charme de Ruy Blas, alias Don César, qui ne tarde pas à gagner la confiance de la Reine et devient son premier ministre. Puissant, dévoué à la Reine, il dénonce la corruption et l’avidité des Grands d’Espagne qui pillent le royaume.

C’est alors que Don Salluste va tendre le piège à la Reine en l’attirant dans la maison de Ruy Blas. Celui-ci tente en vain de mettre en garde la Reine et l’apparition inopinée du vrai Don César ajoute à la confusion. Ruy Blas tue Don Salluste, sauve la Reine, avoue l’imposture et meurt, retrouvant son identité et sa condition de valet. Si la Reine lui pardonne l’imposture, elle ne saurait aimer un roturier. Ruy Blas est victime de la fatalité sociale, de sa naissance. Il ne peut s’arracher à sa condition de valet et faire une ascension sociale que par le truchement du théâtre, dans le costume d’un noble et dans le rôle qui lui est assigné par Don Salluste, lui permettant d’aimer et d’être aimé par la Reine. Il se prend au jeu, oubliant qu’il est une créature de Don Salluste qui le tient en son pouvoir, auquel, tel un Faust inconscient, il a vendu son arme. Robin Renucci crée en effet un Don Salluste méphistophélique, maître absolu du jeu, glacial, hypnotique. Son emprise est totale sur Ruy Blas qui, humilié, ramené à son état de valet, d’homme du peuple, le tue, s’érigeant en vengeur du peuple.

Christian Schiaretti relève la dimension politique du personnage de Ruy Blas, néanmoins sa conscience de l’injustice, son indignation pathétique, «bon appétit Messieurs», sa révolte enfin et son geste vengeur désespéré n’ont ni réalité, ni portée politique. La scénographie, très dépouillée, métaphorique, fait référence à la fois à l’époque, la Cour d’Espagne, lieu de pouvoir et au théâtre, la rampe lumineuse, les rideaux, les trappes. Les costumes se réfèrent à l’époque historique, l’Espagne du XVIIème siècle. En première partie un vaste espace, le cadre de scène, le sol, le plafond recouverts de carreaux de faïence peints avec des motifs géométriques ou représentant des animaux, une grande porte à droite, une fenêtre avec des volets à gauche, une table et des chaises déplacées par les acteurs. A l’avant-scène, disposés en arrondi, des grands quinquets dorés allumés et un trou de souffleur, référence à la fois au théâtre romantique et à l’imposture mise en scène par Don Salluste.

A la fin de la première partie le rideau tombe derrière Ruy Blas qui s’avance vers nous. Il est seul, devant le rideau fermé au début de la deuxième partie, qui va s’ouvrir sur un espace sans portes qui évoque un piège, le sol, les murs sont noirs, au milieu vers le fond, une énorme cheminée par laquelle va arriver Don César. Une trappe sur la gauche d’où sortira Don Salluste et qui servira d’instruments de son exécution, évocation de la décapitation par la guillotine. Au moment de leur affrontement final quand l’imposture va être dévoilée, Don Salluste, en metteur en scène, va éteindre avec sa canne petit à petit tous les quinquets : la comédie est finie, place au dénouement tragique !A la fin le rideau du fond, derrière la cheminée, se lève faisant apparaître un ciel étoilé.

Christian Schiaretti exploite avec finesse ce jeu de théâtralité soutenu remarquablement par les effets d’éclairage. Des coups de théâtre, des apparitions soudaines, quasi magiques, impriment à sa mise en scène une couleur onirique, presque fantastique. Les scènes s’enchaînent avec une fluidité et une rapidité extrême.Les acteurs s’emparent du vers hugolien, le sortent avec une formidable liberté du carcan de sa métrique, lui donnant une souplesse et une authentique spontanéité. Ils incarnent pleinement les personnages, affrontent avec audace l’excès du langage hugolien, poussant parfois dans le pathos, la grandiloquence, le ton mélodramatique ou donnant dans la trivialité, dans le grotesque. Il y a de la foi, de l’engagement dans le jeu mais la maîtrise de la démesure, de l’excès du verbe et de la situation n’est pas toujours au rendez-vous.

Robin Renucci est un Don Salluste fascinant, d’une justesse absolue dans son orgueil maléfique et son cynisme. Jérôme Kircher se dépasse, nous étonne et nous ravit en Don César de Bazan. Isabelle Sadoyan en duègne incarne à elle toute seule, ferme et impavide, la rigidité et les principes de la Cour. On regrette cependant que Roland Monod caricature quelque peu Don Guritan, vieux barbon, jaloux furieux, matamore. Christian Schiaretti, séduit par l’idée, à priori excellente, de faire incarner dans la figure de Ruy Blas à la fois l’échec du peuple et de la jeunesse, a surestimé les capacités du jeune acteur Nicolas Gonzales qui globalement s’en sort pas mal mais ne maîtrise pas toujours le registre de son personnage qu’il trace par trop gros traits. Peut-être trop jeune aussi, sans expérience suffisante, Juliette Rizoud fait une Reine à l’allure d’une soubrette ingénue, un peu rustique.

Au-delà de ces quelques réserves, on est totalement happé par la mise en scène vive, surprenante d’inventions, poussant à l’extrême les passions et les situations improbables aux limites du tragique et du grotesque, voire farcesque, sans jamais donner ni dans le cliché ni dans le gag. Un spectacle franc et sincère, sans détours par des lectures et des interprétations fumeuses, un vrai grand théâtre populaire.

Irène Sadowska Guillon

Théâtre les Gémeaux
49 avenue Georges Clémenceau
92330 Sceaux
Réservations au 01 46 61 36 67

Puis en tournée nationale

 

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