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Têtes rondes et têtes pointues de Berthold Brecht au Théâtre Gérard Philipe par Irène Sadowska Guillon

Posté par angelique lagarde le 15 janvier 2011

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Têtes rondes et têtes pointues © Anne Nordmann

Têtes rondes et têtes pointues
De Berthold Brecht
Mise en scène de Christophe Rauck

Décor de Jean Marc Stehlé
Avec Myriam Azencot, Ameline Bayart, Juliette Plumecocq-Mech, Camille Schnebelen, Marc Chouppart, Philippe Hottier, Jean-Philippe Meyer, Marc Susini, Alain Trétout
Au Théâtre Gérard Philipe à Saint-Denis
Jusqu’au 6 février 2011

Farce politique sur fond d’opérette populaire

Christophe Rauck relève avec intelligence et pertinence dans sa mise en scène l’extraordinaire adéquation de cette fable avec l’actualité de notre monde, tout en conservant la dimension métaphorique et la portée universelle de la pièce.

Dans un pays nommé Yahoo, la surproduction du blé amène la crise et la misère. Les propriétaires ne cessent d’augmenter les loyers, les fermiers regroupés dans un mouvement appelé « La faucille » se révoltent. Face au risque de soulèvement, ne pouvant toucher aux privilèges des grands propriétaires qui le soutiennent, entre l’étau et la faucille, l’Etat désigne des boucs émissaires et trouve un homme providentiel qui va manipuler les révoltés en les entraînant dans une barbarie. S’il y a des pièces nécessaires pour aujourd’hui qu’il faut monter d’urgence, Têtes rondes et têtes pointues en est une. Berthold Brecht l’a écrite entre 1931 et 1934, en pleine montée du nazisme, avec son idéologie raciale qui, exploitant la crise, alimente la haine rationalisée de l’autre, désigne les Juifs comme boucs émissaires et organise méthodiquement leur extermination.

Alors qu’on s’enfonce dans une crise dont on ne voit guère l’issue et que tous les jours de nouveaux foyers de révolte se rallument (voir actuellement les événements en Algérie, en Tunisie, etc…) cette pièce est aujourd’hui plus que jamais d’une actualité brûlante. La manipulation politique est à son comble. Sans aller très loin, alors que la caste des banquiers, des potentats industriels et des grosses fortunes, reste intouchable, c’est l’étranger, l’immigré, le sans-papiers, le Rom, qui, désigné comme bouc émissaire, se voit imputer la faute de la crise, du chômage, du malaise social.Pour parler de la barbarie en marche qui ne cesse de refaire surface, pour s’adresser au plus grand public, Brecht recourt au conte, à la parabole grotesque, à la forme du théâtre musical avec des parties chantées.

Christophe Rauck qui s’est déjà confronté au théâtre de Brecht en montant Le cercle de craie caucasien en 1995 au Théâtre du Soleil et La vie de Galilée en 2005, n’a pas cédé à la tentation, si fréquente aujourd’hui, de ramener la pièce à une situation concrète et donc anecdotique, soit à la période historique de son écriture (les années 1930) soit de l’adapter à notre actualité. Il a, au contraire, pris le parti de souligner dans le décor, dans les costumes et dans la présence plus importante de la musique et du chant, le côté fable drôle et terrifiante.

Un méchant conte qui pourrait se passer partout, autrefois ou ici et maintenant. Un parti pris qui donne plus de force encore au propos politique de la pièce où sous les dehors d’une mascarade grotesque on voit un monde qui n’a pour seul ressort que le profit. Pour protéger les riches propriétaires terriens dont il dépend, et mater la révolte des fermiers exploités, le pouvoir va diviser le peuple en deux camps ennemis : les Tchouques, « citoyens vertueux et légitimes » à la tête ronde et les Tchiches à la tête pointue « fourbes et apatrides » désignés comme boucs émissaires, responsables de la situation catastrophique du pays.,Stratégie à laquelle Ibérine, l’homme providentiel, patriote, exploitant les revendications de justice sociale, va insuffler une nouvelle idéologie de race supérieure.

Pas de manichéisme chez Brecht qui montre une société où tout s’achète et se vend, tout s’exploite y compris les sentiments. Une société qui ressemble étrangement à la nôtre. Pour raconter cette fable Christophe Rauck inscrit sa mise en scène dans le décor conçu par Jean-Marc Stehlé sur le mode des livres d’images articulés pour enfants, évoquant une ville. Un système de quatre panneaux mobiles en carton qui se croisent et un plus grand sur toute la longueur de la scène qui descend et remonte, modulant l’espace, l’ouvrant ou le resserrant, crée les différents plans du jeu et permet les apparitions et les disparitions instantanées des acteurs et des éléments scéniques. Sur les côtés, de petites constructions en carton évoquent des maisons délabrées.

Les costumes dans un style caricatural n’indiquent pas une époque précise. Les personnages portent des chapeaux faits dans un grillage fin noir ou brun, le métayer une casquette, têtes rondes, cheveux ébouriffés, têtes pointues, cheveux tressés, crêpés ou en chignons pointus. Tous portent des masques de couleur chair, genre cagoule, qui aplatissent le visage et suppriment toute expression.Le jeu sur le mode caricatural, grotesque, décalé du réalisme, parfois volontairement outré, se réfère à certains stéréotypes : les miliciens par exemple ont l’allure de gangsters ou de mafieux, etc… Les chansons écrites par Arthur Besson s’intègrent avec un remarquable naturel dans l’action, les acteurs se révélant d’excellents chanteurs. Une belle maîtrise du rythme et de la tension dramatique illustre la mise en scène qui tient d’une farce cauchemardesque où le grotesque, l’horreur, le pathétique et le dérisoire s’imbriquent.

Irène Sadowska Guillon

Théâtre Gérard Philipe de Saint Denis
59 bd Jules Guesde
93200 Saint-Denis
Réservations au 01 48 13 70 00
Site : www.theatregerardphilipe.com

 

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