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Deux anthologies sur les écritures théâtrales du Caucase et de Turquie par Irène Sadowska Guillon

Posté par angelique lagarde le 1 juillet 2010

Deux anthologies sur les écritures théâtrales du Caucase et de Turquie par Irène Sadowska Guillon  dans Actualité 19843caucase  388180turque dans Dossiers

Invitation au voyage dans les terras incognitas du théâtre

Depuis plusieurs années la Maison d’Europe et d’Orient, fondée et dirigée par Dominique Dolmieu et Céline Barcq, poursuit un travail d’exploration et d’introduction en France des Théâtres de l’Europe centrale et de l’Est, des Balkans, en poussant toujours plus loin, vers l’Orient, sa découverte des écritures théâtrales. Ce travail pionnier d’exploration se double de celui de recensement, de traduction et d’édition d’œuvres d’auteurs méconnus ou inconnus en France. Que savons-nous des langues et des cultures du Caucase, montagne des mythes et des légendes de Prométhée, de la Toison d’or, des Amazones ? Que savons-nous de ce fabuleux bazar théâtral de cette Turquie à la fois proche et lointaine ? Voici deux anthologies : La montagne des langues, rassemblant les écritures théâtrales du Caucase, et Un œil sur le bazar, les écritures théâtrales turques, qui tel le mot de passe magique « sésame ouvre-toi » nous introduisent dans la fabuleuse caverne d’Ali Baba des théâtres de l’Orient.

La montagne des langues
Anthologies des écritures théâtrales du Caucase
Sous la direction de Dominique Dolmieu et de Virginie Symaniec
Éditions Non Lieu et l’Espace d’un Instant, 2008, Paris
430 pages, 19 €

Entre la mer Noire et la mer Caspienne, les montagnes du Caucase, un territoire mythique, éprouvé autant dans le passé qu’aujourd’hui par des guerres et des conflits incessants. Les feux de l’actualité braqués sur cette région nous montrent des catastrophes naturelles ou la violence de la guerre et des conflits militaires en Tchétchénie, en Géorgie ou ailleurs. Mais nous ignorons quasiment tout des cultures et des théâtres arménien, géorgien, abkhaze, balkar, ossète, tchétchène, etc.

Sans prétendre être exhaustive cette anthologie tente de montrer la diversité des écritures théâtrales, de leurs origines à nos jours, dans les pays du Caucase. Tâche d’autant plus difficile que les frontières géographiques, politiques, culturelles et linguistiques, entre ces pays qui subissaient les dominations ottomane, perse, russe et soviétique, n’ont cessé de bouger durant des siècles. La résistance des cultures et des langues dans ce contexte est d’autant plus remarquable. Le génocide des Arméniens en 1915, les guerres et l’oppression politique ont jeté en exil de nombreux auteurs. Ces dramaturgies de l’exode qui conservent des liens avec leurs pays d’origine sont également prises en compte dans l’anthologie.

Précédé d’une préface de Bernard Outtier du CNRS et d’un avant-propos donnant une vision générale historique et géopolitique de la situation théâtrale dans les pays du Caucase, le corps de l’ouvrage réunit trente-trois extraits et quatre textes intégraux, chacun accompagné d’une biographie de l’auteur et d’un résumé de l’œuvre. Les textes sont présentés dans l’ordre chronologique, allant de 1850 à 2006, tous pays confondus. Les limites linguistiques floues et les frontières géopolitiques fréquemment remaniées rendant extrêmement difficile le regroupement de plusieurs œuvres par pays. En fin d’ouvrage, une carte du Caucase permet de situer les théâtres dans la géographie de la région et une bibliographie de tous les auteurs avec les références des lieux (bibliothèques, archives, etc…) indique où l’on peut trouver les textes originaux et traduits.

Certains thèmes abordés se recoupent dans diverses dramaturgies, d’autres, relatifs à une situation ou à un fait historique particulier, apparaissent spécifiquement et de façon récurrente dans l’écriture dramatique d’un pays. Ainsi, par exemple le traumatisme du génocide de 1915 traverse-t-il l’écriture des auteurs arméniens du XXème siècle, aussi bien de ceux du pays que de l’exil. À cet égard, L’Enchaîné de l’Arménien Devon Shant, l’une des premières œuvres sur ce sujet, écrite en 1918, en est toujours emblématique. Parmi les récurrences thématiques, on note le massacre des populations, l’espoir social généré par la Révolution de 1917, puis, au fil des décennies, la critique du système bureaucratique et du totalitarisme soviétique (particulièrement chez les auteurs azerbaïdjanais) et l’émergence dans les années 1970 de dramaturgies résolument engagées contre le soviétisme et dans les années 1990 de textes sur les conséquences de la Perestroïka et de la chute de l’URSS. Un autre bloc thématique important tire ses ressources de la tradition orale et les légendes populaires.

Les bouleversements politiques et sociaux dans le Caucase après l’indépendance dans les années 1990 n’ont pas pour autant fait disparaître tous les interdits politiques et idéologiques. Le renouveau théâtral, l’émergence des nouvelles générations n’allait pas de soi dans certains pays. À cet égard la Géorgie où existait toujours un dynamisme très fort dans la création théâtrale avec des metteurs en scène reconnus internationalement (Sturua, Gabriadze, Tumanichvili etc…) semble être une exception avec actuellement l’apparition de nouveaux auteurs comme Lasha Boughadze, Kote Koubaneïchvili, Bassa Djanikachvili, et créateurs qui renouvellent la pratique scénique géorgienne.

Même si on peut reprocher à certaines traductions des textes présentés une littéralité, due sans doute à la difficulté de trouver des traducteurs spécialisés de théâtre de ces langues peu connues, cette anthologie est une pièce précieuse et fondamentale pour recomposer le puzzle caucasien et nous initier à la pluralité de ses cultures et de ses théâtres.

Un œil sur le bazar
Anthologies des écritures théâtrales turques
Sous la direction de Dominique Dolmieu et de Zeynep Su Kasapoglu
Avec la collaboration de Sedef Eser
Publié dans le cadre de la Saison de la Turquie en France
Éditions Non Lieu et l’Espace d’un Instant, Paris, 2010
430 pages, 19 €

On peut en effet comparer à un bazar le théâtre turc qui ne s’est jamais départi de sa tradition de théâtre d’ombres, de conte ou du théâtre en rond, en se nourrissant en même temps d’éléments culturels arméniens, juifs, kurdes, chypriotes, balkaniques mais aussi occidentaux et notamment français. Un bazar au sens noble du terme, un lieu de vie, d’échange, de convivialité, où se croisent des gens d’origines, de cultures, de langues différentes, où l’on trouve une multitude de produits et d’objets de toutes sortes, anciens et actuels. Dans la mesure où il s’est constitué des divers apports culturels, le théâtre turc moderne est par définition interculturel. Sa modernisation est étroitement liée à l’évolution sociopolitique de la Turquie depuis l’instauration en 1923 par Mustafa Kemal, dit Atatürk, de la République, donnant le droit de vote aux femmes et imposant une laïcité rigoureuse avec, entre autres, l’interdiction des vêtements religieux hors des lieux de culte.

Dès le début du XXème siècle, le théâtre s’ouvre aux influences occidentales. On traduit des auteurs français et anglais. Antoine, invité à Istanbul, y fonde le premier Conservatoire. Ses élèves, devenus comédiens et directeurs de théâtres, les ouvrent davantage au grand répertoire mondial : Shakespeare, Ibsen, Tchekhov, Pirandello, etc… Les écoles professionnelles d’art dramatique se multiplient. Aujourd’hui, le réseau des théâtres nationaux compte quarante-trois scènes réparties sur treize villes. Parmi les nombreux festivals qui irriguent le territoire, le plus important, le Festival International de Théâtre d’Istanbul contribue depuis le début des années 1990 à faire découvrir en Turquie des nouvelles pratiques scéniques en invitant des artistes tels que Pina Bauch, William Forsythe, Bob Wilson, le Piccolo Teatro de Milan, la Royal Shakespeare Company, le Berliner Ensemble, Peter Brook, Heiner Goebbels, etc …

L’ensemble des vingt-cinq textes d’auteurs et les deux œuvres anonymes présentés dans l’anthologie, couvrant la période de 1887 à 2009, est inscrit dans un contexte d’analyses apportant un éclairage sur l’évolution des écritures de théâtre depuis les formes traditionnelles et anonymes comme le meddha, le karagöz, les premières pièces d’auteurs (Maître Balthasar d’Hagop Baronian) datant de 1887, aux pièces les plus récentes. Certains auteurs de l’exil qui conservent un lien avec le théâtre turc sont également intégrés dans l’anthologie. Tous les textes intégraux et les extraits des œuvres (de cinq à huit pages) sont accompagnés d’une biographie de l’auteur, d’un résumé et d’une analyse de l’œuvre par un spécialiste.

Les grandes lignes thématiques vont de l’introspection de l’individu, au questionnement de la famille, de la place des femmes dans la société, de l’altérité et de l’émigration, de la violence, du pouvoir et de la religion tentant de s’imposer dans l’espace public. Parmi les femmes auteurs, relativement nombreuses dans la dramaturgie récente turque, Aliye Ummanel (née en 1979) dans Passa Tempo interroge la notion du destin et du hasard dans la vie humaine, ou Sedef Eser (née en 1965) qui dans Sur le seuil aborde le thème des êtres en situation de passage, dans un entre-deux, faisant face à une nouvelle réalité. La critique sociale et la menace de l’emprise islamique sur la société turque sont abordées avec un humour incisif, absurde, par Ferhan Sensoy dans 2019. Le théâtre politique est très présent. Ainsi, par exemple, Berkun Oya (né en 1977) traite-t-il du terrorisme mettant en scène dans La Bombe, les « sauts de conscience » de quelques personnages, un quart d’heure avant l’explosion d’une bombe.

Cet état des lieux de la situation et de l’évolution des écritures dramatiques en Turquie proposé dans l’anthologie est complété par un essai de Zeynep Oral sur le développement des arts scéniques et l’actuelle effervescence de la création théâtrale à Istanbul. Un glossaire et une bibliographie parachèvent cet ouvrage qui constitue un excellent guide dans le bazar théâtral turc.

Irène Sadowska Guillon

 

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