Maison de Poupée d’Ibsen avec Audrey Tautou et Michel Fau au Théâtre de la Madeleine par Angélique Lagarde
Posté par angelique lagarde le 15 avril 2010

Audrey Tautou dans Maison de Poupée © Marcel Hartmann @ Contour by Getty Images
Maison de Poupée
d’Henrik Ibsen
Texte français de Terje Sinding
Mise en scène de Michel Fau
Avec Audrey Tautou, Michel Fau, Pascal Elso, Sissi Duparc, Nicolas Woirion, Flore Boixel et les enfants.
Au Théâtre de la Madeleine jusqu’à fin mai
Métamorphose d’une enfant
Audrey Tautou prête son adorable et espiègle minois à Nora, héroïne de la Maison de Poupée d’Henrik Ibsen, sous la direction de Michel Fau qui interprète Torvald Helmer, son époux. Sa jolie maisonnée, ses ravissantes tenues et ses charmants enfants forment un tableau idyllique de prime abord qui se révélera vite le carcan que Nora choisira de quitter pour devenir femme.
Elégamment corsetée, Audrey Tautou nous propose une Nora légère et virevoltante. Son époux, Torvald ne semble néanmoins pas avoir beaucoup de disponibilités pour s’amuser avec cette délicieuse enfant tournoyant dans sa demeure comme le ferait une ballerine sous sa cloche de verre. C’est l’arrivée d’une ancienne connaissance, comme souvent chez le Norvégien Henrik Ibsen, qui va faire rejaillir les turpitudes passées et briser l’onirisme contre le miroir de la réalité.
Notre couple bourgeois s’apprête à célébrer Noël avec faste, les affaires ont été bonnes pour Torvald, Nora va pouvoir gâter les enfants et organiser une réception digne de ce nom. On compte également sur la présence du Docteur Rank, fidèle des lieux dont le cynisme n’a d’égal que l’admiration qu’il tient pour Nora, penchant qu’elle semble partager lorsqu’elle lui confie : « Il y a ceux qu’on aime par-dessus tout et ceux dont on préfère la compagnie ». Surgit alors une convive de dernière minute, Madame Linde, seule et sans emploi, qui a traversé le pays pour venir solliciter l’aide de son amie. Cette visite inattendue va faire remonter en surface les dettes du passé et soumettre Nora au joug de son créancier, l’inquiétant Krogstad. La jeune femme a agi par amour pour son époux… Mais le comprendra-t-il ?
Michel Fau a choisi de restituer à cette Maison de Poupée son cadre d’origine, c’est-à-dire un intérieur bourgeois du XIXème siècle dont mobilier et tapisseries évoquent la contrée de l’auteur. Sa proposition se dresse en contre-pied total à celle de Stéphane Braunschweig au Théâtre de la Colline, contemporaine et dépourvue de tout indice identitaire. Ici, l’atmosphère est chargée comme un soir d’été avant l’orage. On oscille entre inquiétude et oppression, sensation qui serait insupportable sans la dérision nécessaire apportée par un maquillage accentuant la candeur de Nora et la cruauté de son maître-chanteur. Nous sommes plongés au plus intime des protagonistes par l’emprunt des codes du cinéma expressionniste, en écho à l’écriture d’Ibsen qui dépeint à merveille les paysages de l’âme avec des formules comme « un fond d’ombre au tableau de votre bonheur ensoleillé ».
La poupée de porcelaine devient femme.
Le choix d’un décor réaliste porte l’accent sur la fermeté des moeurs de cette fin de siècle où ces resplendissants corsets étaient, et non pas que symboliquement, de véritables carcans pour les femmes. C’est ici l’audace qui semble permettre à la poupée de devenir femme. Cette Nora pourrait être le double de Jo, l’une des Quatre filles du Docteur March. Si on déplore un peu le manque de virilité de Michel Fau pour incarner l’époux, on salue, en revanche, la grande habilité de sa direction d’acteurs. Les personnages d’Ibsen ont des contours extrêmement définis : caractère, allure, passé… Le physique des comédiens est donc un élément décisif pour qu’un metteur en scène puisse glisser la main à cette pâte prédisposée dans un moule étroit et ici, la distribution relève de beaucoup d’ingéniosité.
Si le propos de la pièce semble un peu suranné, une épouse peut notamment signer des actes légaux en son propre nom, il résonne toujours puisque malheureusement les défenseurs du Droit des Femmes ont encore des batailles à mener. Ibsen n’était pas féministe, mais a toujours oeuvré pour réduire les injustices créées par une société de mâles dominants où l’« on ne sacrifie pas son honneur pour la femme qu’on aime ». Nora prit simplement conscience de l’étroitesse d’esprit de son mari et décida de prendre sa vie en main. Michel Fau a eu une belle intuition en confiant ce rôle à Audrey Tautou qui interprète avec une grande justesse la métamorphose de cette enfant, de la poupée de porcelaine à la femme libérée.
Angélique Lagarde
Théâtre de la Madeleine
19, rue de Surène
75008 Paris
Métro Madeleine (lignes 8, 12 et 14)
Réservations au 01 42 65 07 09
Site : www.theatremadeleine.com










