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Ensorcelés par la mort au Nouveau Théâtre de Montreuil par Hervé Charton

Posté par angelique lagarde le 15 février 2010

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Ensorcelés par la mort
D’après le livre éponyme de Svetlana Alexievitch
Traduction de Sophie Benech
Adaptation et mise en scène de Nicolas Struve
Avec Christine Nissim, Stéphanie Schwartzbrod et Bernard Waver.
Jusqu’au 19 février au Nouveau Théâtre de Montreuil

À l’époque, la morale était différente

Nicolas Struve met en scène trois témoignages venus du ventre de l’empire soviétique. Trois monologues qui racontent, ont du mal à raconter comme ils ont pu se tromper, se fourrer dans une « parenthèse de l’histoire ». Et leur façon de vouloir en finir, pour de bon, quand la parenthèse se referme, emportant leurs idéaux. Trois témoignages forts et fascinants.

Vassili était illettré, paysan, et s’est fait embrigader jeune, à quinze ans, comme soldat des forces de la révolution. Séduit par un rêve de femmes en robe de soie, toutes égales dans la richesse, il tuait, regardait la misère sans compassion, souffrait la torture et la mort de sa femme avec bonheur, tant que son honneur face au Parti était sauf. Margarita était une petite stalinienne parfaite, amoureuse de la Russie, de Moscou, et du Guide de tous les Peuples. Elle se souvient des fêtes populaires et des parvis en fleurs, et ne comprends plus rien à ce monde nouveau où, sur la place rouge, la carte du Parti se vend cinq dollars. Anna enfin a grandi dans un camp, puis dans un orphelinat, fille de prisonnière. Ses enfants l’insultent, lui disent qu’elle est un monstre, une erreur de l’Histoire. Vous croyez qu’elle veut mourir ? Non, elle a encore à profiter de la vie. Pourtant tous se retrouvent ici – où ? Pas précis, pas facile à savoir, on mentionne un hôpital, mais peu importe. Tous se sont donné la mort et ont échoué.

À découvrir ces récits qui surgissent du ventre ouvert de la Russie soviétique, c’est comme si le mur tombait une deuxième fois. Une autre réalité vient au jour et éclaire la nôtre d’une lumière blafarde. Nos valeurs, notre mode de vie, notre banal, ces trois personnages n’arrivent pas à les vivre, à les trouver normaux. Tout leur paraît incongru, ils ne sont pas adaptés. Ils ont grandi nourris par un rêve, sacrifiant la réalité à ce rêve. Comme pour des amoureux, ou de fervents religieux, la vie avait un sens, clair et précis. À eux, l’absurdité de notre monde sans idéaux apparaît cru. Ces voix rarement s’entendent, ni même ne peuvent s’imaginer. Qui pourrait croire aujourd’hui, où la bonne parole de l’économie occidentale n’a toujours pas fini d’être prêchée de tous les côtés, que notre monde meilleur puisse ne pas coller avec celui auquel les autres s’étaient préparé, au point de leur donner sacrément le cafard ?

Les textes de Svetlana Alexievitch nous rendent l’Histoire humaine. Ils ne nous renvoient pas à des données techniques, des notions scolaires de culte à la personne ou de propagande, mais nous les font vivre de l’intérieur, comme la seule réalité possible. « Il y a les gens qui sont nés avant la mort de Staline, ils ne font pas partie de la même sorte de gens que ceux qui sont nés après la mort de Staline », affirme Margarita. « Je savais comment vivre sans maman, mais sans Staline ! », dira Anna. Des histoires d’autant plus fortes qu’elles se heurtent à la mort, là où elle séduit.C’est donc avant tout à faire entendre ces textes que Nicolas Struve semble s’être attaché.

La mise en scène est assez rudimentaire : quelques éléments de mobilier, un petit espace et une chaise chacun, mis en place à vue, sans artifice, les acteurs donnent leur numéro l’un après l’autre. C’est donc sur eux que tout repose, en tout sérénité. Tous trois sont merveilleux. Mais dans un espace sobre et exigu, Stéphanie Schwartzbrod se distingue par un jeu d’une richesse étonnante. Avec très peu de choses, Anna M. semble contenir tout un monde qui se dévoile en partie, mais laisse deviner l’essentiel. C’est une symphonie, une fascination joyeuse de chaque instant cette Histoire terrible pourtant qui nous parle au cœur. Peut-on dire merci ? Alors merci.

Hervé Charton

Nouveau Théâtre de Montreuil
Salle Maria Casarès
63 rue Victor Hugo
93100 Montreuil
Métro Mairie de Montreuil
Réservations au 01 48 70 48 90
Site : www.nouveau-theatre-montreuil.com

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